Destins croisés  : AICARD-BOTREL

Rien ne laissait présager que Jean Aicard et Théodore Botrel, nés dans des régions si éloignées et si différentes, puissent un jour se rencontrer. C’est en étudiant leur parcours respectif que l’on voit qu’ils furent par moment semblables et que l’on comprend mieux comment le destin fit souvent croiser leurs routes.

Nés dans une famille bourgeoise pour l’un à Toulon en 1848  et pour l’autre, enfant du peuple de Dinan, 20 ans plus tard en 1868, ils furent élevés tous deux par leurs grands parents qui leur transmettront l’amour de leur sol natal.

Les deuils et les souffrances familiales ne les épargneront pas et dès leur adolescence la poésie sera leur refuge.

Jean aura la chance de poursuivre des études après le baccalauréat. Théodore muni du certificat d’études sera mis en apprentissage mais ils ont la même passion : le travail manuel. Jean sur les conseils de son grand père passe ses loisirs à travailler le métal et à sculpter la pierre, Théodore sera apprenti chez un serrurier d’art et un bijoutier.

C’est à Paris que Jean Aicard fréquentera les salons artistiques et littéraires, c’est aussi à Paris que Théodore, alors saute-ruisseau chez un notaire amoureux des arts et des lettres, disposera de « billets de faveur » pour fréquenter le poulailler de la Comédie française.
Tout comme Jean, Théodore assistera à la représentation des pièces de Victor Hugo et sera subjugué par le grand poète mais aussi par Mounet Sully et Sarah Bernhardt.

Tandis que son aîné écrit des pièces qui seront jouées par ces grands acteurs, Théodore anime une troupe de comédiens amateurs qui interprètent ses premières œuvres juvéniles.

 Tous deux, nostalgiques de leur région natale trouvaient un refuge bienfaisant lorsqu’ils retournaient auprès de leurs paysages familiers. Jean parcourait les Maures aux forêts profondes qui plongent dans la mer ensoleillée alors que Théodore écoutait les muses de la forêt de Brocéliande et regardait solitaire du haut des rochers une mer grise et le ciel bas qui souvent se confondent. A La Garde, dans sa bastide, Jean glorifiait les lauriers. A Pont –Aven sous son toit d’ardoise, Théodore sanctifiait les fleurs d’ajonc !

T.Botrel à J.Aicard. Collection Yvonne Chabot-Delplace

T.Botrel à J.Aicard. Collection Yvonne Chabot-Delplace

 Aicard composait des vers, Botrel des chansons et tous deux possédaient le même charme : une voix exceptionnelle, une diction claire, une articulation précise et surtout une conviction franche et sûre que décrivirent souvent leurs amis.

Le premier recevait les éloges du public élégant et bourgeois des salons, le second était applaudi par le public chaleureux et vibrant des cabarets.

C’est à Mayol, son compatriote toulonnais? que Jean Aicard confia des poèmes mis en musique et lui fit déclamer certains de ses écrits. C’est aussi Mayol qui interpréta la Paimpolaise de Botrel et en fit un succès international.

Après avoir conquis Paris et la province, Aicard et Botrel partirent à la découverte des terres étrangères. L’un donna des conférences et rapporta de véritables cahiers de voyage d’Italie, de Hollande, d’Afrique du Nord…L’autre chanta sa Bretagne jusqu’en Amérique.

 Tous deux furent critiqués de n’avoir pas écrit des textes en Provençal ou des chants celtiques. La meilleure des réponses à leurs détracteurs fut certainement le succès remporté par leurs œuvres qui ont demandé de nombreuses rééditions. Et aujourd’hui, qui ne sourit pas à l’évocation d’un certain Maurin et qui ne fredonne pas lorsqu’on cite la Paimpolaise ?

Des maisons d’éditions axées sur la carte postale trouvent un marché intéressant grâce à ces deux auteurs. Elles reproduisent quelques vers signés et illustrés ce qui fera la joie des correspondants de l’époque et des collectionneurs d’aujourd’hui.

Il est évident que des destins si riches de diversité et pourtant si semblables ont permis au barde et au troubadour de se rencontrer et d’entretenir une relation cordiale.
Théodore Botrel fut invité par Jean Aicard à l’un des traditionnels repas de Maurin des Maures qui se déroula le 30 mars 1913 à Cogolin.

 © Photo aimablement communiquée par Edit.Marius Bar Toulon.

© Photo aimablement communiquée par Edit.Marius Bar Toulon.

 Grâce à Marius Bar, photographe et ami de Jean Aicard et à Louis Henseling, chroniqueur au journal « Je dis tout », un compte rendu en images et en prose colorée et précise relate cette journée qui débuta par un voyage en petit train depuis la gare du Port Marchand de Toulon et se termina à l’Hôtel de Maurin des Maures à Cogolin. Notre éminent collègue, le professeur de Lettres Jacques Papin, membre des Amis de Jean Aicard, donne un compte rendu détaillé de cette journée dans une communication concernant les banquets des Amis de Maurin des Maures dans l’ouvrage : « Sur les Pas de Maurin des Maures » édité par l’Association en novembre 2008.

Au départ de Toulon, © photo aimablement communiquée par Edit.Marius Bar Toulon.

Au départ de Toulon, © photo aimablement communiquée par Edit.Marius Bar Toulon.

 

La Grande Guerre déclarée l’année suivante ne laisse pas les deux hommes indifférents. L’un et l’autre parcourent les tranchées pour égayer le terrible univers des poilus.
Puis, fatigués et malades, Jean Aicard décèdera en 1921, Théodore Botrel le suivra 4 ans plus tard.

La Provence et la Bretagne doivent à ces deux hommes de les avoir popularisées et glorifiées afin qu’elles soient connues bien au-delà de leurs frontières provinciales à une époque où les voyages n’étaient réservés qu’à des privilégiés.

Osons une conclusion originale et peut être audacieuse en mêlant les vers du troubadour provençal et du barde breton qui prouvent encore combien Jean et Théodore se retrouvaient sur les mêmes chemins de la poésie inspirés par des thèmes semblables.

Les frêles bercelonnettes
Qui remplissent nos maisons
Sont roses pour nos fillettes
Et d’azur pour nos garçons.
On les garnit de dentelles avec des soins infinis.
La maman et l’hirondelle savent construire les nids
T.B.

Vous êtes suspendus pour que l’enfant se croie
Une âme libre encore et planant dans la joie,
Berceaux ! Vous êtes balancés
Par une douce main qui s’abaisse et s’élève
Pour que les beaux enfants se croient toujours, en rêve,
Sur deux ailes d’ange bercés.
J.A.

Devant eux la jeune mère,
En se mettant à genoux,
Fait le soir une prière
Dont Dieu n’est pas jaloux.
Tandis qu’ils sont dans leurs langes
Priez vos petits Noëls
Car vos mignons sont des anges
Et leurs berceaux des Autels.
T.B

Une heure, un jour de plus, ô berceaux blancs et frêles,
Vous tenez loin du sol l’ange qui n’a plus d’aile
Et vous êtes harmonieux ;
Autour de vous vibre une chanson tendre
Pour que l’enfant sourie et s’imagine entendre
Le rythme accoutumé des cieux.
J.A.